Mon pote Michboul m'annonce que Métal Urbain vient jouer ici.
De plus, les Bérus, reformés, l'ont contacté pour figurer dans leur DVD, et lui proposent de participer à une tournée. Je lui dis, à la blague, que Dantec va bientôt me proposer de remonter Artefact. Puis on se quitte, et je rentre chez moi.
Pour découvrir, en ouvrant mon courriel, une message titré : ARTEFACT.
Il s'agit du label TigerSushi qui m'écrit pour obtenir l'autorisation de ressortir Massacre A l'Electrode dans une compilation Cold-wave. Malheureusement pour Dantec, ce n'est pas la période Agit'pop dont il était le 'leader' qui semble avoir été retenue par l'histoire, mais la première période, plus authentique. Ceci explique peut-être son silence -ou son déni- concernant le groupe, confondu avec Heldon par les journalistes de Teknikart, car il lui faudrait pour cela assumer ne pas avoir toujours été d'extrême droite.
Au concert de Métal, Dantec est là. On se retrouve backstage à fumer le pécos de l'amitié avec Débris, Pat Luger (qui est installé au québec), Hermann et les autres, comme lors de leur dernier concert au théítre de la Roquette en 76. Un petit jeunot, à peine né à l'époque, les manage avec passion. Puis Mo me prend à part pour 'parler bizness'. Il commence par noyer le poisson avec un problème concernant son ex-associé Stéphane Piétri qui s'attribuerait des droits sur le groupe. Puis il revient sur la 'merde de maquette de jeu vidéo' que je lui ai faite (il semble ne pas connaitre pas l'adage 'cheval donné on ne regarde pas les dents'). Enfin, il embraye sur le 'sérieux'. Le voilà m'expliquant qu'à cause de mon article dans Spirale (revue, qui, je le rappelle, doit avoir 583 lecteurs répartis internationalement dans les quartiers universitaires de Montréal), une FATWA ISLAMISTE a été mise sur sa tête ! Et que c'est plus dangereux pour lui, car il est moins connu que Rushdie. Mais qu'il a des amis haut placé dans la police. Et qu'il est maintenant monarcho-franquiste (Quel humour involontaire ! Sous Franco, avec ce qu'il fume, il se serait retrouvé en tôle au bout de quelques semaines.) Mais cette conversation plutôt ahurissante ne me fait ni chaud ni froid, car ce qui m'intéresse, c'est de vivre en paix avec mon passé. Je me dois d'affronter calmement les errements, clairement cliniques, d'une personne qui a partagé une partie de mon existence. Malgré les ressentiments que ses traîtrises m'inspirent, il est maintenant nécessaire que j'apprenne l'indifférence et combattre la haine qu'il attise. Rester centré, car il est facile d'entrer dans le jeu de ses provocations, et de se retrouver sur son terrain.
Quelques mois plus tard, concert de Daniel Darc aux Francofolies de Montréal. Un évènement chargé d'émotion, particulièrement pour moi. Christophe, le vieux briscard (oui, celui d'Aline), la voix fragile et haut perchée, affublé d'un pantalon de cuir et de bottes en peau de serpent, fait une étonnante prestation. J'aperçois Daniel dans la salle admirant le spectacle. 'Salut, Daniel, ça va ?'. 'Oui...' il me répond évasivement, comme ennuyé d'avoir été reconnu par un fan un peu collant. Je me barre. Puis reviens une minute plus tard. 'Daniel, c'est moi, Riton, d'Artefact...'. Et le voilà fondre presque en larmes. 'Oh, Riton, excuse moi, je suis presqu'aveugle maintenant, je ne t'avais pas reconnu. Qu'est-ce que tu fous là ?' 'Eh bien, j'habite ici, depuis dix ans maintenant...'.
Son show est extraordinaire. Je pense à la prestation de Joe Cocker pendant Woodstock, cette même sensibilité pathétique, son corps torturé par la tôle et vingt années de dèche. Sa silhouette découpée de blanc sous les projecteurs me rapelle aussi le Lou Reed de 75 chantant 'Heroin', cheveux rasés tatoués de croix gammées, qui simulait ses fix avec le cíble du micro... Il me dédie une chanson. Mouvements saccadés de ses bras fendent l'air, mannequin désarticulé qui vomit sur Paris. 'Marche. Attends. Marche. Attends'. Bashung passe faire une apparition, pour 'Bijou, bijou', que Daniel soutient à l'harmonica. Puis, au final, il descend dans la foule, et me tend le micro pour reprendre en choeur avec lui 'cherchez le garçon...trouvez son nom...'
La boucle est bouclée.

Conclusion.

Certains vont sourire en lisant ceci, puisque les choses ne sont jugées qu'à l'aune du succès, et non en fonction de leur valeur. Mais, avec le recul, le concept d'Artefact reste toujours un des plus ambitieux du monde de la pop française de la fin des années 70. La plupart des groupes de cette époque (et, me semble-t-il, toujours actuellement) se contentent d'une recette de base, comprenant peu d'éléments. En clair, si un groupe fait du Rockabilly, il ne fait que cela, et il le fait en essayant le plus possible de copier le son, les thèmes, habillement et attitudes reliés à ce genre musical.
Pas question ici d'expliquer dans les grandes largeurs mes conceptions sur l'art, mais il me semble que, même du point de vue marketing, proposer des 'produits' indifférenciés, la plupart du temps copiés directement sur les modes anglo-américaines, ne peut aller très loin. Maurice a en gardé cette rage contre le médiocre système médiatique français, incapable de sortir de ses ķillères culturelles. Car en 1980, presque vingt ans après son lancement, Johnny Halliday, píle copie d'Elvis, était encore le modèle de ce 'système'. Quelle originalité que de proposer comme alternative 'punk' un groupe comme Téléphone, clone des Rolling Stones relifté pour lycéennes boutonneuses ! Pour la consommation locale, ça se conçoit, mais pour l'étranger ? Autant essayer de vendre des tulipes à des Hollandais. Ce manque de vision des ses propres potentialités me parait refléter une des causes de la disparition de la France en tant qu'acteur culturel majeur au niveau mondial. Il n'est pas fortuit que l'article le plus élogieux sur Artefact ait été écrit à New-York. Nous l'avons instinctivement compris, mais avoir le courage d'aller s'installer en Amérique était alors une tíche hors de portée pour les gamins de vingt ans insécures que nous étions.
Evidemment, notre technique était approximative. Par contre, en ce qui concerne l'originalité et la créativité, nous étions champions. Mais il y a des murs sur lequel on se cogne et qui ne peuvent être contournés. Entre les explorations abstraites du Pink Floyd débutant dans les bars branchés du Swinging London, et le carton de 'Money', un long temps de maturation a été nécessaire. Pendant ce temps, il a fallu que les musiciens vivent. Cela n'a été possible que gríce à un dense réseau de salles et de petits labels, bref d'un tissu industriel et culturel qui, gríce à la langue anglaise, touche un marché de 400 millions d' ‚mes. Si vous ne vous adressez ne serait-ce qu'à un petit pour cent de ce marché, vous pouvez survivre. Divisez ça par cinq pour la France, et l'assiette est pratiquement vide. Et viser le 'grand public' français ne résout rien, puisqu'une fois cet objectif atteint, le produit est alors généralement inexportable.
Seul Rita Mitsouko a réussi ce pari, envers et contre tous. Car en 1979, aucun producteur, manageur ou éditeur français ne s'est précipité vers eux. Ils étaient les derniers sur qui aurait misé le show-business, préférant des merdes comme Edith Nylon. Ce qui, paradoxalement, les a sauvés, car ils ont été obligés d'auto-produire Marcia Baila, petit morceau d'un 'petit' groupe hermétique comme nous, devenu un hit absolu. Sur lequel ils ont pu vivre et produire pendant toutes ces années, les droits tombant dans leur poche et non dans celle d'une major.

Dernière minute.
Après les émeutes de Clichy, intervention de Dantec à la télévision québécoise pour soutenir les 'forces républicaines défendant l'occident contre les envahisseurs islamistes'. Il est urgent d'écouter RAF Propaganda, son fantasme apocalyptique, un de seuls morceaux d'Artef chantés par lui-même au moment ou il se situait de l'autre côté de la barrière.