Et pourquoi s'abaisseraient-ils à payer pour ça, alors que tous les écrivains qu'ils exploitent livrent leurs manuscrits gratuitement ? (Dix ans après, l'éditeur de jeux français Ubisoft, qui s'est installé plus tard à Montréal, emploie 2000 personnes.)

Pour moi, célibataire sans boulot ni célébrité pour me protéger, l'hiver 97 est plutôt rude. Suis installé au 10, Ontario ouest, dans le loft d'Antonin, un pote designer. Posé mon baluchon, mon ordi portable et un ancêtre d'appareil photo numérique dans son atelier, un réduit muni d'un hublot de 2 m de diamètre, comme dans la cabine d'un vostok. Le premier mai, tel un paquebot fendant les glaces, les immenses fenêtres du 9ème étage sont aux premières loges pour une tempête de neige sur la côte du boulevard St Laurent. Je suis bloqué. Alors pour m'occuper j'ai sorti des entrailles de mon disque dur l'ébauche d'un roman commencé trois ans plus tôt, que j'envoie à J-B Pouy, qui vient de lancer une nouvelle collection chez Baleine, MACNO, version SF de son Poulpe. Il me donne le feu vert, et à l'été, je livre mon premier roman chez l'éditeur, qui parait en 1998 sous le titre 'Dose Létale à Lutèce-Land'. Le bouquin, qui parodie S.A.S (avec un clin d'oeil à l'Orange Mécanique de Burgess), est en fait, une autobiographie de science fiction qui raconte l'histoire du groupe 'translaté' en 2078. Le prétexte qui sert de fil dramatique au bouquin est l'enquête de Riton V., netéctive privé, sur l'assassinat rituel d'un techno-mondain (l'arrière petit-fils de Pacadis), dans un Paris futuriste racheté par EuroDisney. La collection ne trouve pas son public, et l'éditeur fait faillite quelques années plus tard.

Le 10, Ontario ouest (celui de Babylon Babies) sera le théítre lui aussi de nombreuses fêtes, qui attirent le tout-montréal branché. Un jour, j'organise une soirée 'Love Boat' pour payer le loyer. La fête attire 250 personnes, avec concert privé de Jérome Minière.
Dantec, qui a fait des aller-et-retour en solo pendant deux ans, débarque officiellement
avec toute sa famille en 1999. Il va profiter de tous mes contacts à Montréal
comme j'ai pu profiter des portes que sa renommée m'ont ouvertes.


Epilogue 2 : 20 ans plus tard, troisième passage de la spirale.

Mais le léchage de pompes opéré par le système médiatique commence à lui monter à la tête. L'ambiance s'était déjà dégradée avec l'épisode du jeu, Dantec se révèlant encore moins capable de travailler en équipe que par le passé. Essayer de faire comprendre les principes d'un scénario non-linéaire ou les contraintes techniques d'un jeu à quelqu'un qui pète les plombs tous les cinq minutes a été particulièrement difficile.
Puisque son succès démontre la validité de ses théories, il croit pouvoir tout contrôler. Ce qui lui permet
notamment de relancer sa vengeance 'rock' dans les projets musicaux avec Pinhas et Spinrad. Comme il commence à se prendre sérieusement pour la réincarnation de Deleuze, personne ne peut lui expliquer que ses lectures nombriliques et métallo-statiques, couronnés par les masturbations frippiennes de Pinhas n'intéressent personne.
Sa lune de miel avec le Québec prend fin. Car sa stratégie n'est pas de s'adapter, dans le but de s'intégrer dans un nouveau pays, mais d'utiliser son bunker montréalais comme base arrière pour des attaques contre le système politico-médiatique français. Une tour d'ivoire dirigée vers le vieux continent, à l'abri des 'hordes islamistes' qui le menaçaient dans son HLM d'Ivry, mais aussi des réactions incontrôlables des fans de la première heure trahis par ses provocations gratuites et ses retournements de veste.
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Dantec pose pour son portrait holographique

dantec2.JPGDantec  (et Antonin) dans une soirée au 10, Ontario ouest